L'agronomie radicale

Publié le par Alambic City

L'agronomie radicale

Vendredi soir, à la salle des fêtes d'Angeac Champagne, le célèbre ingénieur agronome Claude Bourguignon accompagné de sa femme Lydia étaient invités par le Collectif vigilance OGM et Pesticides pour intervenir sur le thème « Quelles pratiques pour préserver les sols viticoles et améliorer leur potentiel agronomique ». Après avoir donner plusieurs coups de fil à des amis dont je connaissais l'intérêt pour ce sujet préoccupant, je dus me résoudre à y aller seul. Arrivé sur les lieux, je me suis senti un peu moins seul en retrouvant Isabelle Roberty, mon professeur de dégustation. En fin de soirée, des échanges électriques, mais courtois ont alors pu continuer avec un petit groupe contrasté...

 

Le Collectif Vigilance OGM Charentes

arton20-f0df4«  Le Collectif Vigilance OGM de la Charente agit pour la protection de l’environnement, la préservation de la biodiversité et la sécurité alimentaire.

Soucieux de notre avenir, ce sont des citoyennes et des citoyens qui agissent en disant NON aux OGM en plein champ et en milieu naturel et NON à l’utilisation systématique de pesticides. D’autres solutions existent : OUI à une recherche partagée entre le savoir des chercheurs et le savoir-faire des paysans.»

 

Pour les membres de cette association, la culture des OGM est un non catégorique et sans appel, car cette science s'accompagne inéluctablement de la main mise des multinationales sur le monde agricole qui, assoiffées par le profit, aliènent les agriculteurs devenus dépendants de semences brevetées et de l'utilisation inévitable de pesticides à leur mise en culture. Ajoutons également une peur récurrente sur le risque sanitaire élevé pour ces plants issus des laboratoires, non naturels et donc forcément suspects.

La destruction des essais des cultures OGM est plutôt bien perçue (voire encouragée ?), les faucheurs agissent pour le bien de l'humanité. Car pourquoi travailler sur des OGM alors que la sélection massale est en mesure de résoudre les problématiques agricoles : plantes moins consommatrices en eau, résistances aux maladies...

 

Non à l'utilisation systématique des pesticides. Si le premier point portant sur le refus dogmatique des OGM me semble excessif, prêcher la réduction des pesticides me paraît sensé. La réduction des intrants, rappelons-le, est l'une des démarches que les agriculteurs ont intégrées et essaient de mettre en place aujourd'hui avec les nouveaux outils mis à leurs dispositions.

Pour avoir entendu plusieurs fois, des membres de cette association (très proche de Générations Futures) s'exprimer sur la dangerosité des pesticides « avérée » sur la santé humaine et notre environnement, les plus fervents des antipesticides seraient plus radicaux en réclamant la stricte interdiction des produits phytosanitaires issus de la fabrication de synthèse...

 

Claude Bourguignon, un conférencier qui sait adapter son discours à son auditoire...

Je vous invite à lire les deux articles (recopier en fin de page), écrits par Catherine Mousnier extraits de la revue  Le paysan vigneron, qui relatent parfaitement le témoignage de cet agronome passionnant et intarissable sur la vie du sol, mais aussi sur sa vision inquiétante de la destruction des terres dans le monde.

En 2009, j’avais déjà eu l'occasion d'assister à une conférence par cet ingénieur et véritable expert dans la compréhension du fonctionnement de la vie des sols qui intervenait alors pour le compte d'une célèbre maison de cognac dans le cadre de l'assemblée générale de ses livreurs. Et déjà, à l'époque, Claude Bourguignon s'interrogeait sur les bons niveaux de vie microbiens des sols en viticulture biodynamie par rapport à ceux de la viticulture conventionnelle. Il semblait relativement à l'aise sur l'emploi raisonné et modéré du glyphosate en viticulture lorsque celui-ci était utilisé sous le rang de vigne, mais bannissait le désherbage chimique intégral, un discours mesuré et cohérent auquel la majorité des viticulteurs ont adhéré et mis en pratique depuis longtemps...

Je me souviens également qu'il avait évoqué des plants de vigne génétiquement modifiés dans une partie du vignoble australien qui permettaient de se passer d'insecticides. Cette soirée là, la transgénése représentait un outil intéressant pour réduire l'emploi des pesticides. J'ai recherché des informations sur ce sujet, mais je n'ai rien trouvé...

Le travail du sol toutes les deux allées dans les vignes larges de notre région de Cognac lui paraissaient aussi un bon compromis pour remplir les objectifs de rendements...

 

L'agriculture apocalyptique

Pourtant, hier soir, ce n'était pas les mêmes sons de cloches qui retentissaient dans la salle des fêtes Rémy Piron, la musique jouée par ce duo de choc était toute autre. Les ingrédients spirituels à la sauce Bourguignon venaient tout droit du catéchisme de l'agriculture biologique chaudement applaudi par un public partisan.

La première partie présentée par madame Bourguignon était surtout consacrée aux dangers néfastes de l'agriculture moderne intensive qui érode les sols et consomme une quantité trop importante d'eau avec en parallèle une déforestation inquiétante pour l'équilibre de nos écosystèmes : 1 milliard d'hectares de champs auraient été détruits par l'érosion depuis seulement un siècle. En Europe, les vents de sable en Allemagne ou en Espagne qui apparaissent depuis moins de 20 ans, est l'exemple frappant de la mort de nos sols. L'irrigation, responsable de la salinisation de l'eau, entrainerait la désertification de 8 millions d'hectares chaque année. L'agriculture serait consommatrice de 70% d'eau douce de la planète ! Cette présentation catastrophique et anxiogène a néanmoins le mérite de nous faire prendre conscience que dans une bonne partie du monde, les pratiques agricoles doivent évoluer pour assurer une durabilité de nos ressources alimentaires.

La perte de la matière organique causée par la mauvaise gestion des terrains et l'utilisation des pesticides qui polluent les terres et qui sont responsables de la mort des sols ont très bien été expliquées.

Alors que la consommation de pesticides au niveau européen est de 3 kg par hectare et par an, la France, mauvaise élève avec ses agriculteurs addicts aux produits phytosanitaires, utilise 5 kg/ha/an. Le lien entre cancers et pesticides est forcement évoqué.

La mauvaise qualité de l'eau est toujours imputée à l'agriculture. Le taux de nitrate retrouvé dans notre eau du robinet serait l'un des plus élevés d'Europe... L'espace d'un instant, je pense à mes enfants et à l'eau du robinet qu'il faut absolument cesser de boire, je culpabilise, je deviens rouge, j'ai honte. Dans la salle remontée, je baisse la tête, si quelqu'un apprend que je suis un de ces salauds de viticulteur conventionnel, je risque le lynchage, alors profil bas...

En tout cas, les membres de l'association peuvent se réjouir, ils en ont eu pour leur argent !

 

Vive la viticulture biodynamie !

Dans la deuxième partie, monsieur Bourguignon prend le relais pour parler de ce qu'il connait de mieux, le sol et son milieu dynamique. Par la suite, il se livre à des comparaisons manichéennes, photos à l'appui pour illustrer le massacre du désherbage intégral face à une vigne qui respire la santé lorsqu'elle est conduite en Bio... Avec autant de malhonnêteté, je peux vous assurer que l'inverse peut être facilement démontré !

Son étude de profil de sol qui permet de mieux comprendre le développement racinaire des ceps de vignes en fonction des méthodes culturales est toujours aussi passionnante, mais je commence à prendre mes distances lorsqu'il commence à afficher pleinement sa préférence pour la viticulture biodynamie, avec les connaissances d'un autre temps qui intègre de travailler avec la lune et des purins d'ortie et de prêle, agrémentés de cornes de vache. Il n'hésite pas à évoquer aussi les énergies et même si je ne veux rien exclure, j'ai alors beaucoup de mal à le suivre sur ce registre, qui me paraît plus proche de la sorcellerie que de la science.

 

Les nouveaux démons

Sa femme et lui sont très souvent sollicités pour témoigner dans des documentaires orientés et ne cachent plus désormais leur position sur les OGM et leurs amitiés pour Gilles Éric Séralini, François Veillerette ou le professeur Belpomme. Je ne sais pas combien de fois Monsanto et Round Up ont été cités au cours de cette soirée, mais je pense que chacun aura compris et parfaitement assimilé que la multinationale était le diable et le Round Up, le feu qui allait incendier la terre.

 

Il faut reconnaître que parfois des agriculteurs qui ont suremployé du glyphosate sur du maïs résistant à ce désherbant ont provoqué de nouvelles résistances aux mauvaises herbes entrainant des situations catastrophiques. Pourtant, la culture du Coton Bt et du Maïs Bt continue de se développer dans le monde. Est-ce vraiment la conséquence de l'aliénation des paysans par les semenciers et des firmes de produits chimiques et d'engrais ou n'y aurait-il pas des avantages manifestes dans ce type de semence ?

 

Le discours de Claude Bourguignon s’est radicalisé sur l'utilisation des pesticides, pour ce scientifique, le salut de l'agriculture réside inéluctablement dans l'agriculture biologique et biodynamique. Son discours agronomique est intéressant et a le mérite de nous faire réfléchir, mais Claude Bourguignon l'écologiste est-il aussi compétent que l'agronome lorsqu'il nous parle de réchauffement climatique, des pesticides, des OGM ou de la qualité de l'eau ? Pour lui les agriculteurs sont à la merci des grands groupes industriels. N'est-il pas lui même en train de nous manipuler avec ces sermons calqués par les intégristes écologistes ? N'y aurait-il pas là encore un bon business à exploiter ? Ce qui est certain, c'est que la peur fait vendre...

 

C'est bien beau tout ça, mais comment on fait ?

Je reste sur ma faim, car si nos deux intervenants ont très bien su nous alerter sur l'état catastrophique de nos sols en mettant en garde le futur de l'homme si rien n'est fait rapidement pour enrailler cette effrayante situation, nos deux experts se sont bien gardés de nous expliquer comment produire sans pesticides et de manière rentable. J'ai écouté avec le plus grand intérêt l'aspect agronomique et j'ai parfaitement pris conscience que l'avenir de nos productions et la durabilité de notre métier reposaient sur un sol en bonne santé. Cependant, le meilleur des sols ne nous dispensera pas le recours aux pesticides, les ravageurs naturels que compte la biodiversité continueront pourtant d'exister et viendront toujours à un moment ou l'autre, nuire à notre production végétale.

La famille Bourguignon n'expliquent pas non plus comment le type d'agriculture qu'ils promeuvent assurera les besoins alimentaires de notre population qui comptera 9 milliards d'habitants d'ici 40 ans. Comment l'agriculture biologique pourra-t-elle accroitre de 70% la production agricole mondiale actuelle pour nourrir les hommes en 2050 ?

Viticulteurs lucides et rationnels, la réalité économique nous invite pourtant à continuer d'utiliser des fertilisants (chimiques ou organiques) et des produits phytosanitaires (naturels ou de synthèse) pour lutter contre le mildiou qui n'est pas une maladie imaginaire cette année encore. La protection par des insecticides reste malheureusement encore nécessaire pour lutter contre le fléau de la flavescence dorée dans les zones de traitement obligatoire, dont le périmètre de protection continue de progresser.

 

Un agriculteur bio regrettait que dans notre région le nombre de conversions à l'AB peinait à progresser en accusant la puissance du négoce qui n'était pas étranger à cette situation. Il manifesta également son inquiétude sur le prix exorbitant d'un hectare de vigne aujourd'hui qui ne permettait pas aux jeunes de petites structures de s'agrandir en craignant la venue d'investisseurs étrangers qui pourrait mettre la main sur la région. Ayant connu dans mes débuts une situation économique fragile de mon exploitation avec des quotas de production très bas accompagnés de prix d'achat faibles, aujourd'hui, je remercie le travail des négociants qui ont porté le nom du Cognac à travers le monde. Petits comme gros viticulteurs, tout le monde en profite aujourd'hui, les bonnes exportations de cognac (98% du cognac est exporté !) enrichissent la filière et contribuent aux développements de notre région. Mais attention, croire en l'avenir, ne doit pas nous faire perdre la mémoire, nous devons nous préparer à de futures crises dans notre activité, la maitrise de nos coûts de production doit rester une réflexion de chaque instant, car qu'on le veuille ou non, c'est notre niveau de compétitivité qui déterminera la pérennité de nos entreprises.

 

À la fin Pascal, un viticulteur raisonné, qui ne désherbe plus chimiquement ses vignes depuis 5 ans, me confia qu'il n'irait pas plus loin dans sa réduction de pesticides, car les enjeux économiques étaient trop importants pour risquer une perte de récolte avec des coûts de fonctionnement plus élevés. En chef d'entreprise responsable, il ne demandera pas la conversion à l'AB qui ne valoriserait pas sa production et qui entrainerait un surplus de travail et des charges financières supplémentaires. Il ne voit pas d'un bon œil non plus, l'utilisation répétée du cuivre en AB qui n'offre pas une solution durable. En effet, ce métal lourd bien que d'origines naturelles a un réel impact sur l'environnement en intoxiquant les terroirs viticoles et sa précieuse vie faunistique. Comme beaucoup de viticulteurs, les maladies du bois le préoccupent, Pascal n'ayant pas d'apriori sur la transgénése couramment utilisée dans le domaine médical pour la production d'insuline, des hormones de croissance ou des vaccins anti-hépatites B, pour lui, envisager un plant de vigne, issu de cette technique, qui présenterait enfin des résistances aux maladies du bois, du mildiou ou de l'oïdium ne semble pas l'effrayer, bien au contraire ! Après tout, ne plus traiter les vignes, n'est-ce pas le but de tout viticulteur biologique ?

 

 

 

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Intervention de Claude Bourguignon

Ingénieur agronome (INA PG), spécialiste de la microbiologie des sols, Claude Bourguignon est appelé un peu partout dans le monde au chevet des sols fatigués, pour relancer leur activité biologique. Doublement Bourguignon par son nom et par son ancrage, il milite pour une gestion durable des sols viticoles et une reconquête du « goût de terroir » attaché à l’enracinement profond des vignes.

c_bourguignon.jpgA Galienne, le 20 novembre, les premières minutes de l’intervention de Claude Bourguignon ne laissaient pas augurer de la suite. Discours un peu confus, un brin décousu d’un homme qui peine à atterrir dans une région et une problématique que, manifestement, il connaît mal. Et puis le propos s’est recentré et le public a pu se régaler sans restriction à la source d’une connaissance scientifique que l’on devine ample et profonde. Mieux, le docteur ès sciences est aussi un homme de terrain. D’où un ton tout sauf professoral et une approche pragmatique qui a séduit les viticulteurs. Claude Bourguignon et sa femme Lydia ont fondé le LAMS (Laboratoire d’analyse microbiologique des sols) il y a vingt ans, après leur départ de l’INRA. Ils travaillent chez eux, à Marey-sur-Tille, un petit village à 30 km au nord de Dijon. Pour l’anecdote, Claude Bourguignon est le frère de l’actrice Anémone, de son vrai nom Anne Bourguignon.

la synthèse des parfums

« Si vous voulez que vos produits expriment toute la typicité du terroir, il faut que les racines plongent loin dans le sous-sol et, pour ce faire, il faut que les sols soient vivants en surface. » Ce message, Claude Bourguignon le délivre, inlassablement. En effet, ce sont les oligo-éléments présents dans la roche mère qui, en servant à la synthèse des parfums, vont conférer ce « goût de terroir », apanage des appellations. Mais pour que les racines plongent profondément dans la roche, elles ont besoin d’oxygène, et l’oxygénation des sols, c’est la vie microbienne du sol de surface qui la procure. D’où la nécessité de conserver un sol vivant. De quelle manière ? « C’est un vaste sujet reconnaît Cl. Bourguignon. Aujourd’hui les viticulteurs sont un peu perdus face à la gestion de leurs sols. Faut-il désherber totalement, désherber sous le rang, pratiquer l’enherbement contrôlé ? On voit un peu de tout. » Pour le biologiste, il n’y a pas de doute. « Le désherbage total devrait être interdit dans les vignobles d’appellation. Il n’y a pas mieux pour tuer tout le milieu. » Reste le désherbage chimique sous le rang. L’agronome n’y est pas opposé, à condition de savoir gérer les doses. « Vous n’allez tout de même pas revenir au cheval, comme à Romanée-Conti. Sinon les gens vont sortir le fusil ! » « En dessous de 1,5 l voire 2 l/ha, dit-il, le désherbage n’a pas d’effet négatif sur la vie microbienne du sol. Le but n’est pas de tuer l’herbe mais de limiter sa compétition avec la vigne. Et quand est-ce que cette compétition est la plus forte ? Quand la vigne est en fleur. L’objectif est donc d’éviter que les adventices fleurissent en même temps que la vigne. On peut très bien y arriver avec des doses de 0,8/0,9 l/ha. Pour ce faire, il suffit de jouer avec le pH de l’eau. Avec des pH de 7/7,5, ça ne marchera pas. Avec un pH de 4,5, oui. » Comment faire pour obtenir un pH de 4,5 ? Réponse du scientifique : « Pour faire tomber le pH de l’eau, il suffit tout simplement d’ajouter de l’acide de batterie dans votre eau. Une fois le bon dosage réalisé, vous le reproduirez par la suite. » Pour la bande enherbée, Claude Bourguignon préconise de procéder de la même manière, si besoin s’en fait sentir : « Vous pourrez très bien calmer l’herbe sans la tuer à 0,2/0,4 l/ha. » Accessoirement, travailler à petites doses empêche – statistiquement – l’apparition de souches résistantes. Pour Cl. Bourguignon, l’enherbement au milieu du rang représente une bonne réponse dans les vignes larges. « Je ne tiendrais pas le même discours pour les vignes étroites, présentant un écartement entre rangs inférieur à 1,35 m. La canopée de la vigne protège alors le sol. Il en va différemment en situation de vigne large, où l’enherbement évite l’érosion du sol et apporte de la matière organique. Il relance l’activité biologique du sol. » En matière d’enherbement, plutôt que de se contenter du seul ray-grass, l’agronome conseille d’implanter un mélange de graminées et de légumineuses, fétuque, paturin, trèfle, légumineuse rase... Il plaide aussi pour l’amendement, les engrais verts et le broyage des bois. « Surtout ne les brûlez pas. »

la vigne a besoin des microbes

Parler de sol vivant sous-entend que des organismes vivants s’y trouvent. L’agronome a cité les organismes vivants se trouvant normalement dans le sol : les animaux (la faune), les microbes. En ce qui concerne la faune, il y a d’abord la faune « épigée », la faune qui se trouve à la surface du sol. Elle se nourrit des déchets de la vigne, bois, détritus végétaux. Elle transforme la litière en humus en produisant des boulettes fécales (des crottes). C’est le rôle des cloportes, crustacés adaptés à la vie terrienne, araignées et autres vers de terre. En France, le plus gros ver de terre repéré en sol viticole se trouve à Jurançon et mesure 1 m de long. Parmi la faune, un autre groupe existe, celui des collemboles et des acariens. Claude Bourguignon a regretté que le dernier spécialiste français des acariens soit parti à la retraite. « Aujourd’hui, il nous faut aller en Allemagne pour les étudier. » La famille des collemboles est très mal connue. Ne seraient répertoriées que 10 % des espèces. Dans un sol bien entretenu, vivraient de un à quatre milliards de colemboles par ha. Enfin, dans le sous-sol, existe la très importante famille des microbes. Pour se nourrir la vigne a besoin des microbes. Ce sont les microbes qui vont lui fournir son alimentation, les vitamines, les oligo-éléments. Le scientifique a noté un appauvrissement général des cultures en vitamines et oligo-éléments. « Aujourd’hui, pour retrouver dans une orange autant de vitamines A et C qu’il y a trente ans, il faut en manger huit au lieu d’une. » Autre indicateur livré par Cl. Bourguignon : « En 1900, les sols européens étaient vivants sur 3,5 m ; aujourd’hui, ils ne le sont plus en moyenne que sur 50 cm. » Naturellement, les pesticides n’y sont pas étrangers. Le biologiste a noté que si la viticulture et l’arboriculture occupaient 3 % du territoire dans le monde, ces cultures consommaient 30 % des pesticides.

l’oxygénation des sols

Un sol bien aéré grâce à la présence d’organismes vivants va pomper l’eau de pluie. Cette eau de pluie, surtout en hiver, quand elle est froide, va oxygéner les sols et permettre aux racines profondes de descendre pour aller capter les fameux oligo-éléments. C’est d’autant plus important en période de changement climatique. « Les taux d’alcool augmentent régulièrement, altérant la finesse des vins. Un enracinement profond rendra la plante moins stressée et surtout permettra de diminuer le feuillage. » Ainsi, la vigne sera un peu moins dépendante de la photosynthèse pour son alimentation même si le biologiste n’a pas caché le rapport très inégalitaire entre les apports de la photosynthèse et du sol. Globalement, 94 % de la matière sèche de la vigne provient du soleil (phénomène de la photosynthèse) et 4 % du sol. Mais, en terme de parfums, ces 4 % sont essentiels. « La vigne est la seule plante capable de supporter une taille de ses parties aériennes et de ses racines superficielles. Voilà 7 000 ans que les hommes pratiquent de cette façon. Ils permettent ainsi au système racinaire de plonger loin pour trouver le “goût de terroir”. N’a-t-on pas retrouvé, dans le calcaire jurassique fissuré, des racines de vigne colonisant la roche à 75 m de profondeur. »

En ce qui concerne la préparation des sols, Claude Bourguignon a largement mis en garde contre le défonçage avant plantation. « C’est la meilleure façon d’empêcher la formation des petites galeries microscopiques. Le défonçage n’est pas une bonne pratique en viticulture de qualité et je ne dirais rien du dérocage, qui fait son apparition dans certains vignobles. C’est la pire des choses. » Quant à la désinfection du sol après arrachage, aujourd’hui confrontée à une impasse technique – les produits homologués sont en passe de ne plus l’être – le scientifique a indiqué que son laboratoire « proposait une technique efficace, respectueuse de l’environnement ». Pour doper la faune auxiliaire et notamment les typhlodromes, Claude Bourguignon défend l’idée d’implantation de haies. Ces haies, parallèles au rang de vigne, comptent des essences qui supportent la taille quatre ou cinq fois par an, au même rythme que le rognage de la vigne.

les maladies du bois

En toute fin d’intervention, alors qu’on ne l’attendait pas vraiment sur le sujet, dans la mesure où son exposé était jusqu’alors centré sur la vie microbienne des sols, Claude Bourguignon a lancé un pavé dans la mare en s’attaquant au problème des maladies du bois et plus particulièrement de l’esca. Comme facteur aggravant, il a d’abord cité la taille trop courte, associée au sécateur électrique. « Quand on taille un bois avec un sécateur électrique, on a d’abord tendance à tailler plus court et, par ailleurs, la lame écrase le bois, contrairement à des techniques plus ancestrales de taille. Quand on taillait à la serpe, on taillait le bois en biais. Sans parler de ça, la taille manuelle se montre moins agressive. » Dont acte. La communauté scientifique qui travaille sur les maladies du bois admet volontiers que la taille représente un facteur de risque supplémentaire même si « changer les pratiques de taille ne résoudra pas tout ». Plus surprenant fut le dégagement de Claude Bourguignon sur la greffe Omega. Inventée dans les années 30 dans les pays de l’Est, la greffe Omega représente aujourd’hui 99,9 % des greffes pratiquées par la pépinière viticole. Sur le principe de l’assemblage tenon/mortaise (pour reprendre l’image de la charpente), c’est la seule greffe mécanisable, contrairement à la greffe en fente (greffe anglaise), uniquement manuelle. Sur la base des observations qu’il a conduites, l’agronome a émis une hypothèse de risque concernant la greffe Omega. « C’est d’abord un constat empirique qui nous fait tenir ce discours. Partout dans le monde, nous nous sommes aperçus que les vignes plantées avant 1970 étaient indemnes d’esca, contrairement aux vignes plantées après 1970. Dès la sixième année, l’esca s’installe dans les jeunes plantations. Ce phénomène nous a frappés, de l’Europe à la Nouvelle-Zélande. Ensuite des observations au microscope nous ont prouvé que l’infection de l’esca se produisait toujours au niveau du point de greffe Omega, surtout dans les vignobles exposés au vent, comme au Chili ou dans le Sud de la France. Horizontale et non verticale la greffe Omega s’avère sans doute plus fragile aux microvibrations exercées par le vent. Avec la greffe anglaise, la longueur de contact entre les cortex est bien supérieure et la soudure toujours meilleure. C’est pourquoi, quand je suis amené à conseiller les grands vignobles de Bordeaux ou de Bourgogne, je demande toujours aux pépiniéristes de pratiquer la greffe en fente. Certains refusent mais d’autres se montrent plus compréhensifs. Je crois que tout doucement, le concept est en train de s’installer au sein de la pépinière viticole. Dans le Kurdistan, au nord-est de l’Irak, nous avons trouvé des pieds de vignes vieux de quatre siècles. Les Romains fabriquaient des meubles avec du bois de vigne. Les systèmes de greffage ont réduit l’espérance de vie de la vigne à 100 ans. Aujourd’hui, avec la greffe Omega, nous sommes passés à 25 ans. Ce n’est pas normal. Dans une civilisation, tout n’est pas que progrès. »

réactions

Comme on l’imagine, ces considérations n’ont pas manqué de susciter des réactions, chez les pépiniéristes mais aussi parmi les personnes concernées par la qualité du matériel végétal, scientifiques ou travaillant dans les organismes de contrôles. Certains avaient déjà entendu parler de la « rumeur concernant la greffe Omega, qui voudrait qu’une poche de vide se crée entre les deux sujets, favorisant le développement des champignons ». « Le problème, disent-ils, c’est que rien aujourd’hui ne permet d’étayer ces arguments. Il n’existe pas de publication scientifique sur le sujet. Les maladies du bois ont fait l’objet l’an dernier d’un appel d’offre assez conséquent de plusieurs millions d’euros. La communauté scientifique a proposé des pistes de recherches mais rien sur le mode de greffage. Si le problème était si prégnant, les scientifiques n’auraient pas manqué de s’en emparer. Sur de simples suspicions, il est assez dommageable de montrer du doigt une profession. Comment imaginer revenir à la greffe en fente, qu’il n’est pas possible de mécaniser ? Qui plus est, Claude Bourguignon n’est peut-être pas la personne la plus au courant des questions de maladies du bois. » Responsable de la certification plants de vigne pour l’Aquitaine et les Charentes à FranceAgriMer, Yvan Colombel note lui aussi l’absence de publication scientifique au sujet de la greffe Omega.

 

 

Claude Bourguigon, prophète du sol vivant

Proche de la sphère bio – il prône la biodynamie – Claude Bourguignon donne à son approche scientifique une dimension quasi messianique. Il se pose en témoin d’une catastrophe annoncée, la destruction des sols, si rien n’est fait. En 2004, il avait accordé une interview à « Passerelle Eco », une revue du monde bio. Reprise de certains passages.

Claude Bourguignon - « Le sol est une matière vivante, complexe, plus complexe encore que l’eau ou l’atmosphère qui sont des milieux relativement simples. C’est le seul milieu qui provienne de la fusion du monde minéral des roches mères et du monde organique de la surface, les humus. Dans le sol, il y a beaucoup plus d’êtres vivants que sur le reste de la surface de la terre. Cela ne se voit pas car c’est un monde microbien. Les microbes sont fondamentaux pour la vie. Sans ces intermédiaires, les plantes ne peuvent pas se nourrir. Les bactéries du sol fixent l’azote de l’air pour faire des nitrates [...] Lorsque j’ai mis au point ma méthode de mesure de l’activité biologique des sols, je me suis rendu compte que les agriculteurs biologiques ou biodynamiques avaient des sols beaucoup plus actifs que ceux qui travaillaient en conventionnel. Des sols vivants. Cela dit, il y a des gens en “bio” qui travaillent très mal. Certains d’entre eux ont simplement remplacé les engrais chimiques par des engrais organiques. Ce n’est pas cela l’agriculture.

L’INRA a rejeté en bloc l’agriculture biologique, biodynamique, sans l’avoir jamais étudiée ! C’est une faute professionnelle grave de la part de cet institut. Et il n’y a pas que l’INRA. L’ensemble des instituts mondiaux se sont finalement laissés dominés par les marchands […] Hier, les recherches favorisant l’environnement n’étaient pas un créneau porteur. Aujourd’hui elles le sont. Je pense que dans dix ans, l’INRA affirmera qu’il a toujours été pour l’agriculture biologique. Dans trente ans, il rappellera qu’il a toujours soutenu la biodynamie. Et tant mieux. Ce sera la preuve que nous serons enfin parvenus à travailler ensemble pour régler le vrai problème : la pollution de la planète.

J’ai essayé de comprendre pourquoi certains sols étaient plus vivants que d’autres. Cela varie en fonction des modes de cultures choisis. Traditionnellement, on fertilisait le sol avec de l’humus. L’argile était marnée et on utilisait un liant, le calcium souvent. On mélangeait l’ensemble au compost que l’on répandait sur le sol. Les engrais verts, eux, favorisaient les microbes minéralisateurs. Les microbes « intermédiaires » vivants près des racines des plantes étaient fertilisés par la rotation des espèces végétales cultivées. Enfin les microbes vivants près des roches mères étaient stimulés par les roches broyées. Aujourd’hui ces étapes n’existent plus. On donne dans la monoculture [...] On ne pratique plus la fertilisation. Ce mode de production nie la vie microbienne. Et aujourd’hui la production stagne quand elle ne régresse pas. Mes relevés d’activité biologique indiquent que les sols cultivés avec les engrais chimiques meurent, peu à peu.

Curieusement, la grande majorité des agronomes ne connaissent rien à la microbiologie des sols, parce qu’il n’y a pas d’enseignement. Il n’y a aucune chaire officielle de microbiologie des sols en France, depuis la disparition du secteur microbiologie des sols à l’Institut Pasteur.

Faire de l’agriculture, c’est amender, restituer. C’est l’équivalent, pour l’agriculteur, de l’entretien du matériel productif. Il y a amendement par fabrication du compost et de l’engrais vert et amendement par la fertilisation des microbes. Les microbes vont nourrir les plantes, donc il faut les fertiliser. Le groupe de rhizosphère (les microbes qui vivent contre les racines des plantes et qui les nourrissent) est entretenu par la rotation des cultures. Et il y a le groupe des chimiolithotrophes, c’est-à-dire celui des roches mères. On les nourrit par les roches broyées.

Je connais aujourd’hui beaucoup de sols sur tous les continents de notre planète. La conclusion générale est la suivante : normalement, les sols en bon équilibre ont une activité biologique qui baisse avec la profondeur jusqu’à environ 30 centimètres, pour ensuite rester parallèle à la roche mère. On a deux grands groupes microbiens : en surface ceux de la matière organique. En présence de l’atmosphère, s’y déploient les groupes les plus actifs, le gros de l’énergie vivante. Ensuite la seconde couche, celle des profondeurs, aboutit à un substrat purement minéral jusqu’aux organismes dévoreurs de pierre, les chimio-lithotropes. Avec l’ensemble de cette approche physique, chimique et biologique, entre ce que fait l’agriculteur, ce qu’il a donné au sol, je peux déterminer le dynamisme du sol à venir. Si par exemple je vois de bonnes argiles au fond et que je ne retrouve que de mauvaises argiles en surface, le sol est en train de s’abîmer. Les humus (qui possèdent, soit dit en passant, la même racine lexicale que le mot humanité) sont de mauvaises qualités. Si mon activité biologique n’est pas plus forte en surface que dans la partie minérale, le sol est en train de minéraliser jusqu’à la surface. Ce sol est mort.

Tout le monde constate que la matière organique baisse dans les sols mais personne n’en tire de conclusions. On se refuse encore à comprendre que les sols sont en train de mourir en Occident, alors que ce sont eux qui nous nourrissent, ne l’oublions pas. Alors, si votre sol est déséquilibré, ce n’est pas en lui apportant les éléments NPK que vous allez le recharger. La plante prélève environ 28 éléments dans le sol.

Quand vous voyez l’Afrique, c’est affolant ! Les pays comme l’Ethiopie et le Soudan ont coupé 95 % de leurs surfaces forestières depuis 1960. Et maintenant c’est une marée humaine de crève-la-faim. On ne pourra pas faire face, surtout si on se limite à la peur, le rejet et la force. Allez en Indes, c’est le cauchemar l’Inde ! On a cru qu’en vendant des engrais aux Hindous et en mettant des variétés à haut rendement, on allait régler le problème. On a érodé des millions d’ha en Inde depuis les années 70 par les techniques dites de la « Révolution verte ». Mais le problème n’est pas technique. Le problème est bien plus subtil que cela. La Terre est quelque chose de très subtil. Nourrir les hommes, ce n’est pas simple.

La Terre a besoin de respect. La Terre manque de bras pour être cultivée avec le soin qu’elle demande mais, hélas, les hommes ne veulent plus la travailler, car être paysan est devenu dégradant. La destruction des sols agricoles est le problème majeur auquel l’humanité sera confrontée au siècle prochain. Il faut arrêter l’érosion des sols cultivés. L’urgence de l’urgence, c’est la vie des sols. »

« La destruction des sols agricoles est le problème majeur auquel l’humanité sera confrontée au siècle prochain. Il faut arrêter l’érosion des sols cultivés. L’urgence de l’urgence, c’est la vie des sols. »

Publié dans Pesticides & OGM

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Laurent Berthod 16/09/2013 23:00


Comment faire ? C'est très simple : ne pas les écouter. Ce sont des agronomes d'opérette !

Alambic City 17/09/2013 14:27



 


Claude Bourguignon s'intéresse à la vie du sol, mais lui aussi a besoin de vivre, c'est d'ailleurs pour cela qu'il multiplie ses interventions rémunérées et qu'il propose à la vente ses
publications, mais aussi des diagnostiques d'exploitation et des analyses de sol réalisées par son laboratoire. Il veut bien faire, mais est-il d'aussi bonne foi ?


Maintenant, ses travaux passionnants sur le non labour nous invitent à réétudier nos pratiques agricoles. Mais au bout du compte, de la science qu'il professe ne sera retenue par les agriculteurs
que les techniques fiables et rentables...


 




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Sceptique 16/09/2013 21:59


Je trouve très courageuse votre participation active à une réunion dont les organisateurs annoncent la "couleur". 


Pour ma part, je reste coincé par ma confiance dans la reflexion scientifique, sa capacité de proposer des solutions, une fois les causes et leur enchainements bien connus. Vivant en milieu
rural, je n'ai jamais constaté les inconvénients de la proximité de cultures traitées. Et je bois en confiance l'eau du robinet, sassuré par lexistence d'une aire de protection, autour du
captage.


Quant à la destruction par l'homme de forêts et de terres propres à la culture, il me semble qu'elle ne date pas d'hier. 


La nature ne me fait pas peur, la bêtise humaine, oui.

Alambic City 17/09/2013 13:59






 


« Pour ma part, je reste coincé par ma confiance dans la réflexion scientifique, sa capacité de proposer des solutions, une fois les causes et leurs enchainements bien
connus. »


Attention monsieur Sceptique, on va encore vous traiter de scientiste !


 


« La nature ne me fait pas peur, la bêtise humaine, oui. ». Ça, c'est une phrase à retenir...


 







Loïc 16/09/2013 20:02


Là je dois avouer que tes remarques sont globalement intéressantes. Tu es plus posé qu'à l'oral (en même temps c'est un peu l'avantage de l'écrit).


Ton passage sur les coûts de production résume tout.....D'ailleurs, que ça fasse plaisir ou non, ça restera la seule vérité.

Alambic City 17/09/2013 13:54



 





Ne dis pas ça Loïc, on peut très bien changer de système politique, et tous nos vilains conditionnements à l'économie de marché peuvent être remis en question. Pourquoi ne pas choisir de vivre
heureux comme un Cubain qui ne manque de rien ? Car comme le dit si bien Yves Cochet et ses copains écolo-décroissants, il faut nous "apprendre à vivre mieux avec
moins".


Je les laisse mettre en pratique leurs belles théories...