Pesticides néonicotinoïdes et mortalité des abeilles, qui nous manipule ?

Publié le par Alambic City

Pesticides néonicotinoïdes et mortalité des abeilles, qui nous manipule ?
La désinformation médiatique des néonicotinoïdes sur la mortalité des abeilles
Ilustration - SyngentaDès lors que l’autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) met en cause trois insecticides de la classe des néonicotinoïdes incriminés dans la détérioration de la santé des abeilles, il parait légitime d’envisager leur interdiction, compte tenu de l’utilité que les abeilles rendent à l’homme et à l'écosystème dans la chaîne alimentaire. L’union des apiculteurs (UNAF) qui fustige depuis longtemps cette substance active peut se réjouir d’avoir enfin été entendue. Les médias, quant à eux, n’hésitent pas à relayer comme toujours et sans trop de nuance cette information en stigmatisant l’industrie phytopharmaceutique et le monde agricole tueur d’abeilles.
Mais qu’en est-il véritablement de l’impact de ces insecticides sur la santé des abeilles ? Le simple retrait des néonicotinoïdes suffirait-il à inverser la tendance du dépérissement inquiétant des colonies de ces insectes pollinisateurs ?
 
Les néonicotinoïdes, qu'est-ce que c'est ?
Les pesticides de la famille des néonicotinoïdes sont des insecticides de synthèse dont le principe actif agit sur le système nerveux central des insectes. Les trois insecticides concernés sont la clothianidine, l’imidaclopride et le thiaméthoxame. Par pelluculage des semences, ces insecticides systémiques pénètrent dans les tissus de la plante pour rendre sa protection persistante. Utilisé depuis plus d’une décennie, cet enrobage sophistiqué des semences protège les graines contre les insectes ravageurs du sol par la diffusion très précise de la matière active insecticide et fongicide, puis par la suite contre d’éventuels suceurs et piqueurs.
Cette technologie est le fruit de la recherche et de l’innovation des firmes de l’industrie phytosanitaire qui au cours des années 80 ont axé leurs recherches sur de nouvelles molécules moins toxiques et efficaces à très faibles doses. Cette nouvelle technique apparaît donc comme un véritable progrès environnemental en évitant aux agriculteurs des pulvérisations avec des produits souvent moins respectueux pour la nature.
Pour le colza, au moment de la floraison, la quantité de thiaméthoxame retrouvée dans le pollen est très faible. Il n’en reste pas moins que cet insecticide est toxique pour les abeilles. Toutefois, aux faibles doses retrouvées dans le nectar, aucune mortalité induite n’est constatée chez les abeilles butineuses, mais les hyménoptères contaminés seraient alors désorientés et ne retrouveraient plus le chemin de la ruche selon l’avis de l’EFSA. Pourtant, en conditions réelles d’utilisation au champ lorsque les recommandations d’emploi sont respectées, aucune conséquence négative sur les colonies d’abeilles n’a été constatée… Alors, qui croire ?
 
 
À quoi sert l'expérience du passé ?
Où est passé le bon sens paysan ?
Avant l’apparition de ces insecticides, les agriculteurs pulvérisaient sur leurs cultures par traitement foliaire avec du lindane, produit reconnu extrêmement toxique sur les abeilles et responsable de la pollution des sols et des eaux. Comme le dit l’agronome Alain Godard, on peut se demander pourquoi à cette époque des traitements au lindane de 2kg par hectare contre quelques grammes avec le traitement des semences n’ont pas affecté davantage la mortalité des abeilles :  
« Le malheur a voulu que les premières constatations sur les problèmes des abeilles aient eu lieu au même moment, et qu’une relation de cause à effet ait été mise en avant, alors que ces nouvelles techniques constituaient des progrès incontestables.
 
Les procès “à charge” qui ont suivi n’ont pas arrêté, avec des arguments qui ne peuvent que laisser pantois l’agronome citoyen objectif que je suis aujourd’hui : pour ne prendre qu’un exemple, l’explication donnée pour expliquer que de la matière active appliquée au moment du semis se retrouve 6 mois plus tard sur le pollen des fleurs butinées par les abeilles, serait qu’une partie de la pellicule fixée sur la semence serait transformée en poussière et ensuite transportée sur les fleurs par le vent…
 
Outre qu’on voit mal comment cela pourrait être sur une période de plus de 6 mois, on s’étonne que personne ne se soit posé la question sur ce qui se passait avant : en effet, avec le même raisonnement, on aurait dû avoir un effet mille fois supérieur avec l’application du lindane en pleine surface, puisque le produit, appliqué directement sur la terre, était de manière naturelle et en totalité de la poussière potentielle à raison de 2 kilos par ha contre quelques grammes au maximum avec les traitements de semences. »
 
Le déclin des colonies et ses origines multifactorielles
Les spécialistes s’accordent à reconnaître que la mortalité des abeilles se vérifie sur toutes les zones de production y compris celles situées hors zones agricoles, comme en montagne. Dans une même région, les mortalités de colonies constatées peuvent varier de manière significative d’un apiculteur à l’autre. L’agriculture moderne ne peut être le seul acteur responsable de cette situation préoccupante. Les origines sont multifactorielles, on peut citer les causes suivantes :
  • les insectes nuisibles comme le frelon asiatique et le parasite varroa vecteur de maladies.
  • Les virus.
  • Le manque d’habitat des abeilles sauvages.
  • Le manque de nourriture.
  • La transformation du paysage agricole.
 
Une baisse de production de miel non corrélée avec l'emploi du thiaméthoxame (substance active du Cruiser)
À juste titre, dans un communiqué, le groupe Syngenta, fabriquant du cruiser (l'insecticide thiaméthoxame incriminé) souligne l’incohérence entre le retrait de traitement de semences néonicotinoïdes en colza, maïs et tournesol en 2007 où la production de miel était de 16 000 tonnes alors que parallèlement en 2011, année où le thiaméthoxame était utilisé sur 2 millions d’hectares la production de miel était supérieure de 4 000 tonnes !
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Les conséquences du retrait des néonicotinoïdes
Avec l’abandon de ce type de protection insecticide des semences, le rendement de cultures comme le maïs, le colza, le blé, l’orge et la betterave à sucre pourrait chuter de près 20 à 40% occasionnant ainsi sur 5 ans un surcoût pour l’agriculture et l’économie européenne globale pouvant aller jusqu’à 17 milliards d’euros et menaçant 50 000 emplois. Pour les agriculteurs, des traitements foliaires supplémentaires sur leurs champs se révéleraient alors indispensables, ce qui aurait pour conséquence une hausse des coûts de production et de la consommation énergétique fossile qui en résulterait, entrainant au passage de nouvelles émissions de Co2. Les marges des producteurs seraient alors réduites et certaines cultures non viables, disparaîtraient. Et par ce qu’il n’existe pas d’alternative efficace aux néonicotinoïdes, il faudrait en même temps pour compenser ces pertes de récoltes, cultiver 3 millions d’hectares supplémentaires de terres agricoles en dehors de l'UE. Mais le plus alarmant, c’est que malgré ce dispositif de retrait contraignant, le sort des abeilles ne se retrouverait pas amélioré.
 
Alors que faire pour inverser le tragique déclin des abeilles ?
Syngenta et Bayer CropScience proposent un vaste plan d’action “pour aider l’Union européenne à sortir de l’impasse” concernant l’état sanitaire des abeilles.
Ce plan d’action s’articule autour des cinq axes suivants :
  • Augmenter dans toute l’UE la création de bordures de champs fleuries
  • Mise en place d’un programme de surveillance de la santé des abeilles
  • Mise en place de mesures strictes pour atténuer les risques lors de l’utilisation de semences traitées
  • Investissement et mise en place de nouvelles technologies pour réduire les poussières lors de l’utilisation de semences traitées
  • Recherche de nouvelles solutions pour lutter contre les raisons principales qui affectent la santé des abeilles, comme les parasites.
(Source : communiqué de Syngenta aux médias - 28 mars 2013)
Que penser de tout ça ?
Ce que l’on peut reprocher à ces avis d’experts, c’est qu’ils ne reposent principalement que sur les risques théoriques et hypothétiques, dans le but de mieux protéger les insectes pollinisateurs. Les considérations sont fondées sur des rapports scientifiques récents dont l’expérience pratique est totalement occultée. De plus, lorsque les risques sont identifiés, l’EFSA ne propose pas de mesure visant à réduire ce risque, oubliant au passage, les bénéfices de l’emploi de ce type de molécules.
 
A l'évidence, L'EFSA, sur ce dossier a subi des pressions politiques et médiatiques de tout bord. Le problème comme toujours avec le sujet sensible que représente les pesticides, c'est qu'il laisse une large place à l'emballement médiatique. L'opinion publique manipulée et ignorante sur ces sujets complexes incite les pouvoirs publics à prendre des décisions hâtives et souvent contraires à une démarche rationnelle, basée sur de réels arguments scientifiques.
 
Il n'est pas question ici de nier la dangerosité des pesticides sur notre environnement, mais ce qui est frappant, c'est qu'une technologie aussi respectueuse pour l'écosystème soit ainsi diabolisée. En tant que viticulteur, j'aimerais avoir ce type d'outils de protection des plantes qui m'éviterait d'avoir à appliquer des produits dangereux pour la faune auxiliaire et les personnes travaillant dans le vignoble. Le rêve des agriculteurs n'est pas de monter sur son tracteur pour partir polluer les milieux naturels. Il serait temps que les antipesticides et les mouvements pro-environnement comprennent que les produits phytopharmaceutiques d'origine naturelle ou de synthèses sont souvent indispensables pour obtenir une récolte en quantité et en qualité qui permet de vivre durablement de son métier.
 
Le procès des néonicotinoïdes me fait penser à celui fait au DDT, longtemps condamné par les ONG qui voulaient interdire son utilisation alors que son emploi permet encore aujourd'hui de sauver les millions de vies humaines partout dans le monde.
 
Je termine enfin en vous laissant méditer la réflexion pleine de sagesse d'Alain Godard :
Le problème est encore une fois de lutter contre des convictions auxquelles beaucoup croient en toute bonne foi, par les observations de faits étayés par une explication scientifique sérieuse, sans oublier le bon sens paysan… et le rappel à l’histoire par ceux qui l’ont vécue.”
 
la-semaine-sans-pesticides-logo2
Sources :
Démagogie anti-pesticides, par Laurent Berthod
Abeilles et pesticides, quelques rappels à l'histoire, par Alain Godard - Alternatives Economiques
Mortalité hivernale des abeilles, par Bernard Nicollet - Abeille & Nature
 

 

Publié dans Pesticides & OGM

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gravaud 20/05/2013 08:08


A t'on fait le bilan energétique  ; dépense d'energie pendant le butinage d'une abaille et gain d'energie recolté en pollen et en nectar, sur tournesol ou maîs par raport à d'autres espéces
végétales et surtout avec une flore diversifiée.

mathieu 23/04/2013 22:03


Bonjour,


un article pour vous, donc (c'est de bonne guerre) :


http://www.mathieua.fr/blog/les-neonicotinoides/

Maya 23/04/2013 08:52


Votre artcle a piqué ma curiosité.

bourdon 23/04/2013 07:57


Ah enfin un article!!! Et attention repris dans la presse internationale...


Là, je dis bravo, ça me donne envie de butiner.

Wackes Seppi 22/04/2013 23:11


Pour le manque de nourriture :


 


http://hafl.bfh.ch/fileadmin/docs/Home/ueberShl/Magazin_Taetigkeitsbericht/InfoHAFL_1513_Bienensterben.pdf


 


Extrait :


 


« "Entre la mi-mai, après la floraison du colza et des arbres fruitiers et la fin juillet, période à laquelle la forêt commence à fleurir, les abeilles ne trouvent presque pas de
nourriture." »


 


...


 


« A l’issue des deux premières années de recherche, les résultats sont prometteurs. Grâce au mélange dit «HESA» [pour jachère florale], les abeilles ont ainsi pu butiner copieusement du
début juin à la fin juillet selon un «menu» bien plus diversifié qu’auparavant. On a compté cinq fois plus d’abeilles mellifères et deux à trois fois plus d’abeilles sauvages sur les prairies
semées «HESA» que dans les jachères florales. »

Sceptique 22/04/2013 09:23


Merci pour cet article très complet, et en même temps très accessible. En ce qui concerne les causes des difficultés des apiculteurs, je suis à même de constater un des facteurs: le manque de
nourriture. Les fleurs sauvages ont disparu des champs, et les jardins privés sont très peu fleuris, ou pas du tout.


Quant à l'influence des prophètes de malheur sur l'opinion, elle bénéficie de la coupure entre la population et les agriculteurs, dont le nombre est réduit à 4% del'ensemble. La population
citadine souffre réellement de la pollution, qui n'a rien d'agricole, mais elle devenue timorée sur cette question, et influençable.


Le programme proposé par l'industrie phyto-sanitaire me parait approprié, mais les agriculteurs sont ils, aussi, bien sensibilisés à ce problème? 

Alambic City 23/04/2013 00:00



Merci pour vos remarques toujours pertinentes !


En ce qui concerne la sensibilité des agriculteurs au problème inquiétant des abeilles, je pense que beaucoup d'entre nous l'ont intégré. Mais, si la prise de conscience est réelle, nous sommes
parfois contraints de leur faire du mal pour protéger nos récoltes, je pense aux traitements insecticides qui ne sont pas toujours réalisés dans les meilleures conditions (c'est parfois
quasi-impossible, météo incertaine, manque de temps...). Nous cherchons également à rationaliser la taille de nos parcelles, ce qui ne va pas toujours de pair avec l'activité de la biodiversité.
Les arboriculteurs sont plus préoccupés par leurs santés puisque la pollinisation de leurs vergers est fortement dépendante de ces insectes, mais ils sont aussi amenés à traiter souvent (même si
fort heureusement, les traitements insecticides sont minoritaires et que bon nombre de traitements de fin de saison sont de simples apports en calcium). Concrètement dans la vigne, si les
abeilles n'interviennent pas ou peu dans la pollinisation, je réfléchi depuis quelque temps, à recréer des haies pour stimuler la vie des insectes et des oiseaux... Mais en toute franchise,
j'envisage de le faire d’abord là où j'aurai de la place...


 




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